Ponte City ou la limite de notre civilisation

By Anna — février 27, 2014

Ponte City, c’est 54 étages et autant de décadence. Cette tour qui domine Johannesburg a été construite dans les années 70 pour l’élite blanche de l’Apartheid, mais rien n’a fonctionné comme prévu. Les artistes sud-africains Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse ont logé dans ce temple du banditisme et de la prostitution de 2008 à 2013

et d’une manière humaniste, ils ont suivi ses habitants et rendent un bilan sanglant de ce qui reste de l’Apartheid aujourd’hui.

Ponte City est une exposition photographique organisée par Le BAL, centre culturel parisien dédié à l’image-document et dirigé par Raymond Depardon. Le photographe Mikhael Subotzky, accompagné de l’artiste Patrick Waterhouse, place une fois de plus la dénonciation des inégalités sociales au cœur de son travail. Après avoir réalisé un reportage photographique autour d’une prison de Beaufort West, il se penche ici sur la gloire et les déboires d’un immeuble colossal de Johannesburg construit en 1975, Ponte City. Privilégiant un accrochage chronologique et visiblement dépourvu de tout effet esthétisant (des photographies sans cadre ni vitre, épinglées à même le mur), l’exposition est construite comme un reportage à travers le temps regroupant clichés, reproductions de plans, de publicités, courriers officiels et divers objets ayant appartenu aux familles qui y ont logé. Car c’est bien ici des humains dont il s’agit.

© Magnum Photos

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La série intitulée « African Queen » montre une publicité portant le même slogan, une photographie de l’immeuble achevé sur fond d’une fourrure de panthère, où les deux artistes mettent en avant avec brio les deux réalités qu’à connu Ponte City. Le motif de la panthère et la typographie « africanisante » étaient destinées à une population

revendiquée comme européenne pour leur montrer qu’un petit bout d’Europe pouvait jaillir au milieu de cette Afrique du Sud fantasmée. A la gloire du quartier de Berea en plein essor à l’époque est opposée la misère de ses habitants des années 2000, dont les photographies de certains locataires de l’immeuble, postés à leur fenêtre parfois décrépite, sont placardées sur et autour de la publicité.

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La série intitulée « Live in Ponte – and never go out » montre l’étrange similitude entre ce à quoi était destinée Ponte City et ce qu’elle est devenu en 2007. Un article de presse des années 1970 décrit l’endroit comme un havre de confort où logements spacieux et centre commercial s’entremêlent, laissant ainsi la liberté à l’habitant d’y acheter toute sa vie et de s’y divertir sans même sortir de l’immeuble. Proche de cet article, se trouve un mur de clichés disposés de façon froide et linéaire, montrant les habitants africains sur leur pallier, souvent barré d’une grille à la manière de barreaux de prison. La métaphore est ici à son comble et l’on comprend dès lors que ces personnes n’ont pas les moyens de vivre ailleurs et nombreux sont ceux qui n’en

sortent jamais, faute d’argent pour des distractions, faute de travail.

 Cette idée est corroborée par une lettre exposée dans la deuxième salle de l’exposition, dans laquelle une habitante écrit à sa sœur qu’elle passe des journées entières à ne rien faire tant sa vie est réduite à néant ici. Elle s’en remet à Dieu. Cette lettre fait partie de plusieurs dizaines de documents et d’objets qui ont été récupérés par les deux artistes en 2008, après que le nouveau propriétaire des lieux ait expulsé les habitants de plusieurs étages pour un projet de réhabilitation, avorté par la crise. C’est probablement l’aspect le poignant de l’exposition, qui montre par là l’attachement du photographe à la vie humaine et à la dénonciation de l’absurdité sociale. Aux photographies parfois joyeuses, prises dans ces appartements et trouvées parmi ce qu’ont laissé les habitants à leur départ, sont accolés des clichés de Subotzky, pris aux mêmes endroits mais dans les lieux vides, jonchés désormais de morceaux de vies.

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La vie exposée de Jérôme Matondo Kabangu, locataire de l’appartement 3607, une petite fille dansant dans la cuisine tandis qu’un couple prend un bain langoureux, photographies ajoutées aux cartes postales, calendriers et autres pages de la Bible que les habitants avaient chez eux, tout cela contribue au malaise que l’exposition tente de produire chez le visiteur. Tout cela contribue à l’émotion finale, une explosion dont on retrouve le motif dans l’accrochage de cette deuxième salle.

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En d’autres termes, c’est beau, ça choque, et ça vaut le détour.

Exposition Ponte City de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse, visible au BAL jusqu’au 20 Avril.

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À propos de l'auteur

Etudiante en histoire de l'art exilée dans la capitale, je consigne ici mes trouvailles, mes bons plans d'expos, de ventes, de performances. Passionnée de street art, je vous offre aussi des articles fouillés et des interviews pour mieux faire connaître ceux qui font l'art à Paris. Retrouvez tous mes articles sur http://maintenantlart.blogspot.fr

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