Manifeste pour un nouveau Surréalisme

By Anna — janvier 16, 2014

Rêvez, souriez, surréalité!

Le retour à un mouvement plus introspectif ne serait-il pas un remède à la morosité de notre temps ? Les cultures Dada et surréaliste font, à mon sens, la part belle aux questions temporelles que nous impose notre mode de vie d’aujourd’hui qui consiste à voir dans notre réussite personnelle celle d’un diplôme, d’un métier, et d’une réalisation financière de prime abord. Toutes ces choses nous engagent à persister dans une réalité de société qui ne laisse aucune place au rêve ni à la liberté de l’esprit. C’est, en tous les cas, ce que je ressens.
Passionnée par l’histoire des arts, j’étudie depuis quelques mois en profondeur le mouvement surréaliste mené de front par le poète et littérateur André Breton à partir de 1924, qui fait directement suite à Dada, mouvement fou, mais tellement plaisant. Cet article ne se veut évidemment pas exhaustif sur leur histoire, mais est conçut plutôt comme une réflexion contemporaine à partir des idées novatrices qu’ils développaient à l’époque, tant ces courants de pensée étaient larges et s’exprimaient aussi bien grâce à la poésie qu’à la peinture, au collage ou la performance.

Hugo Ball maître de cérémonie pendant une représentation des dadaïstes au Cabaret Voltaire, Zurich, Suisse, 1916
Hugo Ball maître de cérémonie pendant une représentation des dadaïstes au Cabaret Voltaire, Zurich, Suisse, 1916

 

Tout part d’une tribu d’artistes et de poètes réunis par la force des choses en pays neutre à Zurich, deux ans après le début de la Première Guerre Mondiale. Les étudiants roumains Tristan Tzara et Marcel Janco, le peintre allemand Hans Richter envoyé à Zurich pour y suivre sa convalescence après avoir été blessé au front, l’artiste déserteur Hans Arp, et Hugo Ball, fondateur du Cabaret Voltaire, se réunissent, malgré tout qui les oppose, sous l’égide d’une même idée fondatrice qui est celle du refus de la guerre, de la haine du bourgeois et de l’économie, une idée de l’anti-art et de l’anti-marché. Cette révolte commune les mènera, en 1916, à créer le mouvement Dada, dont le nom signifie quelque chose dans toutes les langues dont ils sont issus, et ne signifie, dans le même temps, rien. Dada n’est « rien, rien, rien», affirmera Francis Picabia dans son Manifeste cannibale Dada. Un des premiers articles du mouvement en France est paru dans la revue Littérature en 1920, dirigée par les écrivains Louis Aragon, Philippe Soupault et André Breton :

« Plus de peintres, plus de littérateurs, plus de musiciens, plus de sculpteurs, plus de religions, plus de républicains, plus de royalistes, plus d’impérialistes, plus d’anarchistes, plus de socialistes, plus de bolcheviques, plus de politiques, plus de prolétaires, plus de démocrates, plus de bourgeois, plus d’aristocrates, plus d’armées, plus de police, plus de patries, enfin assez de toutes ces imbécilités, plus rien, plus rien, rien, rien, rien, rien.
De cette façon, nous espérons que la nouveauté qui sera la même chose que ce que nous ne voulons plus, s’imposera moins pourrie, moins égoïste, moins mercantile, moins obtuse, moins immensément grotesque.»

Littérature n°13

Vous l’avez compris, Dada nie et Dada conchie sa société dans l’espoir d’en trouver une meilleure. Dada, qui était donc né en Suisse, trouve dans le Paris des années 1917-1918 une niche prolixe pour exprimer ses idées qui ne sont d’abord pas tout à fait relayées par les arts plastiques, mais plutôt écrits et oraux, comme des réunions publiques dans lesquelles se succédaient chanteurs, troubadours, comédiens, clowns, débitant sans arrêt les plus absurdes textes, afin de faire réagir le public qui, le plus souvent, s’en prenait à eux à coup d’oeufs pourris, de morceaux de viandes et de saucisses jetés sur la scène. Dada avait réussi à faire de l’anti-art.
C’est dans cette atmosphère de révolte artistique qu’André Breton, jeune médecin français ayant traité des soldats traumatisés du front et fervent connaisseur de la psychanalyse de Freud, se lie d’amitié avec ces nouvelles âmes, tout en considérant les anciens comme Nostradamus, le premier des surréalistes qui, au XIIe siècle, écrivait déjà des poèmes sans queue ni tête. Du moins pour ses lecteurs… Parce que l’absurde avait chez lui un sens, tout comme chez Breton et son ami Soupault, qui expérimentent très tôt l’écriture automatique, où seuls l’instinct et l’inconscient, la seule vérité possible, s’emparent de leur plume, pour laisser le poignet dériver et écrire des mots sans le moindre souci de convention, de morale et d’idée présupposée.

André Masson (peintre surréaliste), Dessin automatique, années 1920
André Masson (peintre surréaliste), Dessin automatique, années 1920

 

Le Surréalisme, qui fait suite à la chute du groupe Dada, ne se concrétise au public qu’en 1924 avec la parution du premier Manifeste du Surréalisme par Breton, conçu comme la préface de son ouvrage Poisson Soluble. On y découvre en sous-main des idées semblables à celles des dadaïstes, mais beaucoup moins violentes et résolument plus optimistes. Optimistes, car Breton a la solution : le rêve.

« Sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenus à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer à tord ou à raison de superstition, de chimère, à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas conforme à l’usage. »

 « Et comme il n’est aucunement prouvé que, ce faisant, la « réalité » qui m’occupe subsiste à l’état de rêve, qu’elle ne sombre pas dans l’immémorial, pourquoi n’accorderais-je pas au rêve ce que je refuse parfois à la réalité, soit cette valeur de certitude en elle-même, qui, dans son temps, n’est point exposée à mon désaveu ? Pourquoi n’attendrais-je pas de l’indice du rêve plus que je n’attends d’un degré de conscience chaque jour plus élevé ? Le rêve ne peut-il être appliqué, lui aussi, à la résolution des questions fondamentales de la vie ? »

 

Max Ernst (peintre surréaliste), La puberté proche… ou Les Pléiades, 1921
Max Ernst (peintre surréaliste), La puberté proche… ou Les Pléiades, 1921

 

« Le rêve peut-il être appliqué, lui aussi, à la résolution des questions fondamentales de la vie ? » C’est là où je veux en venir. Sans partir dans les considérations anachroniques d’un rejet total prôné par Dada en son temps, pourrait-on, comme leurs suiveurs surréalistes, mettre de côté cette vie qui nous étreint, qui nous tient et qui parfois nous oppresse? La mettre de côté pour mieux la considérer, s’entend. Cela reviendrait, selon Breton, à placer les actes que l’on accomplit dans nos rêves et les idées de notre inconscient au même niveau de vérité que la vie que l’on mène chaque jour qui se résume, pour beaucoup d’entre nous, à notre métier, nos études, notre famille, nos amis, nos passions. Pourquoi devrions-nous réfuter ce que nous sommes vraiment à l’intérieur de nous-même au nom d’une morale de société et d’un moule imposé ? Je crois que l’introspection surréaliste peut nous mener à considérer un peu mieux les termes de futilité, de liberté d’esprit, d’absurde et de créativité, qui sont à mon sens si précieux dans un monde où tout est dicté. Inspirons-nous d’eux, assumons-nous, lâchons-nous !

« Le cri du sentiment est toujours absurde ; mais il est sublime, parce qu’il est absurde », Charles Baudelaire.

 

Victor Brauner (artiste surréaliste), Loup-Table, 1939-1947, Centre Pompidou, Paris
Victor Brauner (artiste surréaliste), Loup-Table, 1939-1947, Centre Pompidou, Paris

 

« L’absurde est la notion essentielle et la première vérité », Albert Camus.

 

Hans Bellmer (artiste surréaliste), La Poupée, 1935
Hans Bellmer (artiste surréaliste), La Poupée, 1935

 

« Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu’écrit la raison. Il faut demeurer entre les deux, tout près de la folie quand on rêve, tout près de la raison quand on écrit », André Gide.

 

Meret Oppenheim (artiste surréaliste), Déjeuner en fourrure, 1936
Meret Oppenheim (artiste surréaliste), Déjeuner en fourrure, 1936

 

Pour en savoir plus sur le mouvement surréaliste, vous pouvez lire le Manifeste de 1924, disponible ici.
Pour en savoir plus sur le mouvement Dada, rendez-vous .

Tous les articles et documents présentés sur ce site n'engagent que leurs auteurs. Ils ne reflètent pas nécessairement les vues ou les opinions des responsables du site.

À propos de l'auteur

Etudiante en histoire de l'art exilée dans la capitale, je consigne ici mes trouvailles, mes bons plans d'expos, de ventes, de performances. Passionnée de street art, je vous offre aussi des articles fouillés et des interviews pour mieux faire connaître ceux qui font l'art à Paris. Retrouvez tous mes articles sur http://maintenantlart.blogspot.fr

Voir tous les articles de Anna

Fnac_expos_120.gif