Rencontre avec Fred le Chevalier, le poète urbain

By Anna — octobre 13, 2013

Fred le Chevalier a su créer un monde onirique en noir, blanc et rouge, qu’il remplit de personnages mélancoliques et joyeux, collés au gré du vent sur les murs de la ville. Mais tout cela reste illégal et il y a quelques mois, une discussion avec des policiers l’a fait réfléchir… ou non. Nous avons rencontré cet acteur clé de la création parisienne dans l’atelier dans lequel il expose en ce moment, dans le 20 ème arrondissement de la capitale.

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Culturizme: Bonjour, peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Frédéric, et Fred le Chevalier pour le dessin. J’habite Paris et je viens d’Angoulême, une petite ville en Charentes. Je dessine depuis sept ou huit ans, et je colle sur les murs depuis quatre ans et demi.

Culturizme: Qu’est-ce qui t’a poussé à aller vers le mur ?

C’était un cheminement assez logique pour moi. Je n’ai pas de formation artistique comme les Beaux-Arts, et je me suis mis à dessiner par besoin de reconquérir ce que j’avais laissé tomber en route lorsque j’étais petit. Comme plein de gens, j’y ai trouvé un exutoire. Très vite, ça a pris de plus en plus en place, j’ai créé un Myspace ainsi que le concept du dessin voyageur. Si une personne aimait un dessin, je le lui donnais, et j’avais des retours car elle se prenait en photo avec et me l’envoyait sur internet. C’était ce qui me permettait de ne pas faire des œuvres qui resteraient dans un tiroir. J’ai été surpris de voir à quel point ils pouvaient plaire, et le collage a été une suite logique. C’était une façon pour moi de rester libre et solitaire, sans besoin de passer par un milieu institutionnel. Je n’avais aucun compte à rendre, je ne prétendais rien non plus. De plus, je n’avais aucune référence dans ce domaine-là, ce qui, de fait, ne me faisait entrer dans aucune catégorie. Je pense que j’ai été moins inspiré par les autres colleurs que par les fanzines en papiers découpés du mouvement punk des années 80, qui, pour le coup, étaient faits aux ciseaux et bâton de colle.

Culturizme: Est-ce à partir de tes collages urbains que tu as été repéré par des galeries ?

Effectivement, tout ce que j’ai fait par la suite est lié au collage. Je crois que si je n’avais pas montré mes dessins au grand public, je n’aurais jamais été contacté. J’ai un ami qui, je trouve, a bien plus de talent que moi, et qui, pourtant, a du mal à exposer, et a du mal à vendre.

Culturizme: Tes dessins et les textes qui les accompagnent sont empreints de lyrisme et de douceur. Comment expliques-tu les liens de ton art avec la poésie ?

C’est un tout. Lorsque je dessine, je ne sais pas forcément ce que ça va donner, car ça part d’abord d’une émotion. En ce qui concerne les petites phrases qui accompagnent mes œuvres, j’ai tendance à comparer ça à un jeu, parce que c’est plus facile de mettre un nez rouge et de dire qu’on ris de tout, plutôt que d’assumer le côté poétique que je recherche. Elles sont aussi le résultat d’une écriture automatique, rapide, que je note dès qu’elles me viennent à l’esprit pour ne pas les oublier.

Au niveau du lyrisme, j’ai toujours l’idée de produire des images douces dans leur forme, même si elles ne sont pas toujours pacifiques : j’avance beaucoup mieux avec des idées positives qu’en me rabâchant tous les jours que le ciel est gris. Aussi, je trouve qu’on est déjà assez entouré de violence quotidiennement, j’essaie donc de contrer cela avec une légèreté apparente.

Culturizme: Le 21 juin 2013, tu publiais sur ton blog un article assez triste. Tu y racontes un contrôle d’identité par la police alors que tu venais de coller une œuvre gigantesque dans la rue. Dans ton article, tu ajoutes: « il dit la loi et avec la loi il dit stop, il dit plus jamais ». T’es-tu forcé à arrêter?

Je distingue aujourd’hui le jour-même et ceux qui ont suivi. Le jour de cette discussion avec les forces de l’ordre, j’ai eu l’impression qu’un étau se resserrait sur moi et que je ne pourrais plus coller. Mais, comme d’habitude, j’ai recommencé quelques jours après… En effet, à chaque fois que j’ai eu affaire à la police, je me suis dit que si je ne recollais pas tout de suite, la peur allait me faire arrêter.

Cette fois-ci, j’ai vraiment pris du recul sur la réalité des choses, qui m’a permit de tirer des enseignements positifs. Je me suis dit que le mur de la rue Jean Ricard, sur lequel je me suis fait arrêté, je n’y reviendrai plus. Et je me suis fait une raison à cause de son accaparement par des publicitaires depuis quelques temps déjà, qui tentent de fondre au milieu des œuvres d’art des collages à but commerciaux. Je crois qu’un mur finit par mourir indubitablement, car trop utilisé, trop chargé. L’artiste doit changer d’endroit dès qu’il ressent cela, et j’ai pu, de ce fait, passer très vite à autre chose. J’ai fait une pause d’un mois et demi où je suis parti coller dans des villes plus petites et donc plus fraiches, et me suis interdit, à Paris, de coller dans les mêmes rues. J’ai dédramatisé car je n’ai même pas dû payer d’amende. Aujourd’hui, je me suis remis aux petits formats que j’appréciais à mes débuts, ainsi qu’aux très grands. Les entre-deux ne me plaisent pas beaucoup en ce moment !

Culturizme: Au moment où l’on parle, nous nous trouvons au beau milieu de ta nouvelle exposition. Peux-tu nous en parler ?

J’ai exposé trois fois avant celle-ci, et les autres étaient plutôt soit dans un bar, soit dans ma ville natale où ma famille a pu venir me voir. Mais je considère que c’est ma première vraie exposition, dans le sens, premièrement, où j’ai travaillé des séries de dessins avec des thèmes précis : la figure du monstre protecteur de l’enfant (« alors nous inventions des monstres pour effrayer nos peurs »), l’homophobie (« l’amour n’est jamais sale »), le ballet amoureux qui n’en finit jamais (« l’amour n’est jamais sale, mais parfois très fatiguant »), le rapport à la mort. Ces thématiques, pourtant récurrentes dans mon travail, sont pour la première fois déclinés en séries, avec des formats homogènes. Ensuite, mon expo se déroule dans une maison, chez des amis, et non dans une galerie, ce qui permet une simplicité et une liberté d’aménagement et de scénographie, ainsi qu’une convivialité particulière (pendant le vernissage, une amie est venue chanter au milieu des visiteurs, et l’on a bu du champagne dont j’avais dessiné l’étiquette sur la bouteille : tout cela était drôle et bon enfant).

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Vous pouvez visiter son exposition jusqu’au 19 octobre, au 57 rue des Cascades à Paris, du jeudi au samedi de 11h à 19h et sur rendez-vous les autres jours.

Fred le Chevalier exposera en Italie partir du mois de février (informations à venir).

Un court-métrage d’animation est en cours à partir de ses dessins, Je suis un monde engloutit.

Photographies de l’exposition et clichés de rue par Alex Tassot.

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À propos de l'auteur

Etudiante en histoire de l'art exilée dans la capitale, je consigne ici mes trouvailles, mes bons plans d'expos, de ventes, de performances. Passionnée de street art, je vous offre aussi des articles fouillés et des interviews pour mieux faire connaître ceux qui font l'art à Paris. Retrouvez tous mes articles sur http://maintenantlart.blogspot.fr

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