Rencontre avec Paella?, l’affichiste engagé

By Anna — juillet 04, 2013

Avez-vous déjà remarqué sur les gouttières, les panneaux et les recoins cachés de notre ville, de petites affichettes aux slogans prenants ? « Fuck AIDS, baisez couverts ! » « Y’a pas qu’l’uranium qui s’enrichit… » « Dépression, répression, suppression, oppression, surpression, compression. » Agrémentées d’une signature de plat régional forçant l’interrogation, elles sont aussi affublées de personnages au nez recourbé vers l’intérieur et leur graphisme vintage force l’attention. L’auteur est Paella?, d’abord peintre puis affichiste qui ne se définit pas du street art, et pour ne rien faire comme tout le monde, il arbore une moustache désaxée. Oui monsieur.

Nous sommes allés le rencontrer dans sa caverne, que dis-je, son atelier, par lequel on accède grâce à un couloir gigantesque recouvert du sol au plafond par des peintres en tout genre, qui nous amène à une porte épaisse de vingt centimètres au-dessus de laquelle se trouve un écriteau bleu: « Rue Paella Chimicos ». Nous sommes désormais dans le Frigo 6 des Frigos de la rue des Frigos, métro François Mitterrand à Paris. Désireux d’en savoir plus sur cet étrange et sympathique engagé, nous dégainons notre dictaphone et commençons l’interview.

Culturiz Me : Bonjour Paella ?, peux-tu nous parler de tes débuts?

Paella? : J’ai fais les Beaux-Arts de Paris et j’en suis sorti en 1985. A partir de ce moment-là, j’ai entamé un travail de peintre qui avait des règles précises : un personnage qui n’avait pas de visage et un corps qui se déformait pour rejoindre les limites du support sur lequel il était peint. Dans un premier temps, j’ai utilisé différentes solutions pour représenter ce visage, puis s’est imposé à moi le fait d’en faire une tête spiralée. En effet, quand j’ai commencé à coller mes affiches dans la rue, il fallait un moyen graphique qui accroche l’oeil et la tête en spirale s’est imposée. A ce moment-là, j’avais commencé à peindre sur les palissades du Louvre et de Beaubourg avec mes camarades de cours (au moment où ils ont complètement refait le Louvre). Il y avait plusieurs groupes qui avait attaqué ces lieux, comme des graffeurs, mais aussi des peintres, comme VLP (Vive La Peinture). Comme j’avais encore accès aux Beaux-Arts, j’ai décidé que mes affiches seraient imprimées en sérigraphie là-bas, dans la tradition de celles produites en 68. Je trouvais ce moyen plus adéquat, notamment par ce que je voulais dire, et par la forme graphique que je voulais adopter, issue de ces affiches politiques avec un langage très simple et très efficace, comme une image publicitaire et son slogan. Je voulais prolonger cette histoire d’action sauvage dans la rue, et ainsi me démarquer de certains artistes comme les pochoiristes ou les peintres.

Desktop2Culturiz Me : Par quels moyens procèdes-tu pour coller tes affiches dans la rue ?

Paella? : Je me suis assez vite défini une sorte de circuit dans Paris. J’avais à l’époque en tête l’idée de la dérive prônée par les situationnistes, selon laquelle on découvre les choses par hasard, en se laissant guider par ses pas. Mais très vite, je me suis créé des circuits dans la ville, attachés à des quartiers dits culturels, car il y avait des galeries d’art et qu’ils étaient important au niveau patrimoine ou musées (Saint-Germain-des-Près, Beaubourg, Les Halles, Bastille, etc.). Ces endroits brassent des gens très différents, comme les touristes, leurs habitants, et d’autres qui viennent justement pour rencontrer la culture. Je préférais ces quartiers choisis car, finalement, je n’étais pas du tout dans une démarche d’envahissement, comme certains artistes qui veulent être partout.

Le fait de coller des affiches plutôt que de peindre à même le mur me paraissait plus sincère pour m’octroyer le droit d’être dans la rue, car elles en ont toujours fait partie. Ca m’a permit de formuler des idées qui faisaient réfléchir les gens qui les lisaient. La différence entre les peintres de rue et moi, c’est que je suis peintre en atelier et afficheur dans la rue. Même si dans mon travail de peintre j’écris aussi des slogans, j’essaie d’être cohérent par rapport au travail interne que je fais. Je ne considère pas que ce que je produis en atelier ait sa place dans la rue et inversement, lorsque je crée quelque chose pour le pavé, je me pose la question de savoir ce que cette image dit et dans quelle mesure elle peut être applicable à la rue.

Culturiz Me : Pourquoi as-tu changé ton pseudo en Paella avec un point d’interrogation ? Quand cela t’est-il venu ?

Paella? : Le pseudonyme que j’ai adopté en 1985 était Paella Chimicos, l’anagramme de mes nom et prénom, et je l’ai pris pour plusieurs raisons : parce que je suis fils d’immigrés espagnols et aussi parce que dans ces années-là, plusieurs personnalités portaient des noms avec ces consonances, comme les Rita Mitsouko ou Speedy Graphito. Ce nom correspondait plus à l’univers artistique que j’avais envie de développer à ce moment-là.

Paella ?, c’est un virage. J’ai considéré que Paella Chimicos était la signature titre de mon travail de 1985 jusqu’en 1999-2000, puis j’ai décidé de changer de règles de travail, donc que mon nom devait aussi changer. Il y a toujours mon petit personnage, mais sa physionomie est légèrement différente (il a maintenant des oreilles, par exemple). Ensuite, j’ai quitté ce schéma qui consistait à le peindre toujours tout seul dans l’espace de la peinture avec souvent un texte autour qui venait encadrer la composition, pour avoir comme règle d’associer une image peinte et un texte, qui venait se poser dessus plutôt sous la forme d’un proverbe ou d’un aphorisme.

Le point d’interrogation est venu car j’ai essayé de travailler dans cette association un peu forcée entre le texte et l’image, pour que chacun ait une certaine ambiguité et que le rapport entre l’un et l’autre ne soit pas évident, mais plutôt équivoque, comme un collage. Le point d’interrogation est enfin un clin d’oeil graphique aux têtes spiralées de mes bons hommes.

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Culturiz Me : Nous sommes ici dans ton atelier aux Frigos. En quoi ce lieu a t’il une importance pour ton travail et pour le développement de l’art et du street art à Paris ?

Paella? : Je suis arrivé ici en 85, avec quelques camarades qui sortaient aussi des Beaux-Arts. Ce bâtiment appartenait à la SNCF et était loué entièrement. Pour nous, ça a été notre premier atelier, pour engager notre travail et nous mettre sur les rails. On voulait ce lieu vivant, nous étions six dans 300 mètres carrés. On s’appelait Frigo 6. On était une association d’artistes qui avait la volonté de créer des événements à plusieurs avec chacun notre façon de travailler. Des six, certains sont toujours là, comme Jean-Michel Frouin, et d’autres ont suivi leur chemin. L’idée était que ce lieu alternatif puisse nous servir pour différents événements, mais, petit à petit, nous avons tous commencé à travailler avec des galeries. C’est donc devenu plus un lieu de travail.

Ce qui est particulier aux Frigos, c’est ce mélange d’activités autour de la création qui crée une émulation et qui fait qu’on est souvent amenés à travailler avec des personnes dont les travaux sont très différents.

Ce lieu a toujours été comme une frontière avec l’institution. Depuis quelques années, il appartient à la ville de Paris, mais ça reste toujours géré d’une façon très instable. Même si ce n’est plus autorisé, les Frigos restent un lieu assez libre pour les graffeurs qui viennent peindre tout autour du bâtiment, et ce depuis des années. Je ne sais pas combien de couches de peinture il doit y avoir sur les façades, mais ça doit être important !

Culturiz Me : Depuis quelques temps, tes fans sur Facebook peuvent voir un nombre incalculable de photos intitulées « Paella Bon Débarras ». Quel est ce projet ?

Paella? : Ce travail a été amorcé il y a environ deux ans, et je l’ai appelé « Paella Bon Débarras » à partir du moment où j’ai commencé le publier sur facebook. Mes premières rencontres ont été avec des réfrigérateurs posés sur le trottoir, sur lesquels j’ai dessiné, peut-être en pensant au frigo sur lequel était intervenu Basquiat. J’ai toujours circulé dans la rue en regardant les objets qui se trouvaient sur le bitume ou dans les bennes afin de voir ce qui était consommé et rejeté par la société de consommation. Et à un moment, j’ai décidé d’intervenir dessus, jusqu’au jour où ça s’et systématisé et où j’ai commencé à mieux gérer ma page facebook et à poster des choses avec mon téléphone. Cela m’amuse beaucoup. Le « Bon Débarras » est aussi intervenu à un moment de ma vie où j’ai failli passer de l’autre côté et a été un peu une formule exorcisante.

Dans la mesure où l’objet n’est pas trop dégoûtant et où il a une surface assez lisse pour dessiner dessus, j’essaie de trouver spontanément une idée qui va jouer avec son sens et avec le contexte dans lequel il se trouve, c’est-à-dire la rue. Que ce soient des fours, des micro-ondes, ou bien un appareil à raclette comme celui de tout à l’heure, je les laisse toujours à leur place sur le trottoir, sauf cette planche à découper que j’ai prise dans mon atelier parce que je la trouvais rigolote.

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Photo Paella?

Le fait que je dessine dessus, que je les signe et les date, peut éventuellement en faire une œuvre d’art, du land art urbain, mais l’idée est plus de parler de cette société de consommation et de véhiculer des idées que je ne formule pas dans mes affiches. Elle est aussi un moyen de trouver un nouveau langage, qui a, pour sûr, le véritable label street art. L’idée est éphémère et spontanée, et cette sincérité d’action me satisfait.

Je pense que je vais continuer ce projet tant que je m’en amuserai, mais le problème de la répétition se pose. En effet, je croise beaucoup de machines à laver, de frigos, de fours, et même si j’arrive à trouver des slogans et des dessins qui collent, je risque un jour d’être à court d’inspiration. Heureusement, même si je ne trouve rien sur mon chemin, j’ai toujours quelques « Bon Débarras » d’avance sous le coude pour pouvoir poster une photo par jour !

Retrouvez Paella? le samedi 6 juillet de 17h à 20h à la Galerie les Singuliers pour une séance de sérigraphie live et de dédicace.

Il performera en compagnie de Shadee. K, le 11 juillet de 14h à 20h au Cabinet d’Amateur dans le cadre de la Collective Street, du 9 au 28 juillet.

 

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À propos de l'auteur

Etudiante en histoire de l'art exilée dans la capitale, je consigne ici mes trouvailles, mes bons plans d'expos, de ventes, de performances. Passionnée de street art, je vous offre aussi des articles fouillés et des interviews pour mieux faire connaître ceux qui font l'art à Paris. Retrouvez tous mes articles sur http://maintenantlart.blogspot.fr

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  • http://www.blogmodeart.com/ Marine Blog Mode Art

    Super intéressant ton article je ne connaissais pas Paella ? mais superbe travail sur le lien entre l’art, le dessin, la ville et l’espace :) bravo !

  • http://maintenantlart.blogspot.fr Anna

    Merci beaucoup Marine!nn1nn1nn1


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