Rencontre avec Ernesto Novo

By Anna — juin 13, 2013

Lorsque j’ai débarqué devant le restaurant asiatique où Ernesto m’avait donné rendez-vous, je n’y ai trouvé personne. J’ai tourné la tête à plusieurs reprises pour apercevoir les voitures en furie qui déboulent le long de ce boulevard du nord du 19 ème, qui grouille encore à des heures tardives. Mon regard se posa enfin sur un homme à casquette et masque à gaz autour du cou, qui tripotait son portable. J’en déduisis qu’il devait faire partie du « clan », qu’il devait sortir tout juste du garage dans lequel je devais me rendre, où ils sont nombreux le soir à venir peindre à la bombe leurs pochoirs et leurs toiles. L’homme avait un accent, « Bonsoir, tu viens pour l’interview ? Je peux te faire entrer ». Il me fit passer le grand portail et nous voilà à déambuler dans le parking souterrain où je rencontrai celui que j’attendais. « Salut ma grande ! », le sourire franc et l’allure chic, Ernesto me donna une chaise et partagea sa bière. Dans son élément, au milieu de ses comparses, des cliquetis de bombes et d’un reggae de fond, il me raconta son parcours.

« Je m’appelle Ernesto Novo, je suis originaire de Nice, où j’ai grandi. J’ai fait les Arts Décoratifs de Nice et je suis parti faire une spécialisation en communication, pub et illustration à Strasbourg. Dès que j’ai obtenu mon diplôme, je suis allé à Paris pour y travailler en agence. En parallèle, je développe un travail de peinture traditionnelle.

Les débuts

J’ai commencé à gagner de l’argent avec mon art lorsque j’étais étudiant. Je peignais parterre dans la rue devant des zones piétonnes avec des craies, des fusains, des pigments. Je ramassais mes 200 euros par jour en liquide, et j’étais fier de moi, car je faisais ce que j’aimais au lieu que de faire la vaisselle, du gardiennage ou encore bosser en usine. Puis, très vite, j’ai commencé à voyager. Je suis allé en Ecosse, en Angleterre, puis l’été je partais faire des tours d’Europe ou sur la côte américaine. J’ai pu me faire remarquer une fois par le Los Angeles Times qui était étonné que je vienne pratiquer mon art sur le pavé. Et grâce à ça, j’ai été contacté pour peindre des devantures de magasins à Venice Beach.

Par le biais de ma peinture, j’essaie d’offrir la découverte d’autres civilisations et d’autres cultures. 

Les sources d’inspiration

Souvent, mes idées partent d’un morceau de musique que j’ai aimé et beaucoup écouté, qui est ancré en moi comme une carte d’identité sonore. Je peux partir d’un morceau de Run DMC, je le mélange avec un objet de la street culture, une Adidas, une Gazelle, une Samba, et je mets du Goldorak au milieu. Par le biais de mes toiles, je recrée des moments et des objets éphémères qui m’inspirent de la nostalgie. Des choses qu’on a utilisées à un moment, qui reflètent une allure, un groupe, puis qu’on a jetées et oubliées. En fait, ma peinture est un peu comme le polaroid d’une certaine époque que j’ai vécue. Mes références ne sont pas « sérieuses », je ne rends pas hommage à des thèmes chers à Matisse ou Picasso, mais plutôt à quelque chose de plus léger et populaire, à la junk culture des années 90.

 

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A côté de mon travail de peintre, j’ai un métier d’infographiste de presse. Et là, je peux parler de choses plus profondes comme des attentats, des scandales, par exemple DSK. Pas que je cautionne ou que je condamne ce qu’il a fait, mais ça m’a parlé. Ce que l’on reçoit par les médias et les actualités, je les arrête par mes productions d’infographie, et c’est, tout comme dans mes peintures, un moyen de leur donner une pérennité.

 

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On peut parler de références au pop-art pour ma peinture. Les peintres pop, qui sortaient du graphisme, détournaient des objets de la culture populaire. Ils faisaient un art de série, et c’est ce qui arrive lorsque je collabore avec des amis comme Meteor, pour des pochoirs que l’on décline sur du papier pour les coller dans la rue, ou sur des toiles, des supports en bois.

Le collectif : Meteor Painter, Paddy, Babylon, Zoltan, Art Designe, Valérie Maho, Hopnn Yuri, Ernesto Novo

Déjà, je ne dis pas « mon » collectif, car l’essence même d’un collectif est de n’appartenir à personne. Ce sont des gens qui, par affinités, se sont rapprochés de moi. Nous avons trouvé un lieu, ce garage, dans lequel nous nous rassemblons pour bosser ensemble quelques fois par semaine et nous confrontons notre travail, on interpénètre nos idées. On parle technique aussi, car l’artisanat a une part importante dans la qualité du travail et dans sa pérennité, et nous échangeons sur les différents médium que nous pratiquons (bombe, pinceaux, sculpture, photo, musique, sound design…). On travaille parfois sur la vidéo qui nous permet de nous placer sur le web, un support exponentiel et viral.

©Babylon

Notre collectif n’a pas de nom. On voulait l’appeler la Factory pour faire un clin d’oeil au New York d’antan, avec Basquiat et Warhol. Mais il y a tellement de personnalités ici et de gens qui bossent seuls que je ne me permettrai jamais de donner un nom qui nous soit commun à tous. Par contre, en ce moment, nous travaillons sur une exposition collective.

Les live-painting

Les Big Bang Gang se passent depuis six ans et demi à la Bellevilloise, qui est un lieu que j’affectionne beaucoup par son passé ouvrier et par son quartier, le 20 ème. J’ai commencé à travailler avec eux fin 2010, et ce tous les mois. En effet, je cherchais des soirées pour m’exprimer et être avec les gens que j’affectionne, chose qui n’arrive pas lorsque je suis dans mon atelier. Je suis un clubbeur à la base, un danseur et un mélomane. J’ai toujours pratiqué la danse, c’est pourquoi la musique est mon thème de prédilection quand je peins. Donc, les soirées Big Bang Gang sont pour moi une façon de lier tout ça : de me faire connaître, mais aussi de voir mes amis et de peindre en musique. Suivant la musique qui passe, je peux faire des choses plus expressives, ralentir, même parfois arrêter de peindre pour aller danser dans la foule, puis remonter et me remettre au travail.

Il y a peu, la Bellevilloise a exposé dix-huit de mes travaux sur différents supports comme des toiles, des pianos, des guitares, du papier, des planches en bois etc… Ensuite, ces œuvres partent sur des expos à Londres, Budapest, en Provence, donc un peu partout en France et en Europe.

Ce que j’aime quand je fais une performance, c’est l’ambiance, les gens qui dansent et qui transpirent autour de moi. Moi je groove avec eux, et ça me motive. 

J’ai été appelé pour peindre au show case de la chanteuse Imany au Grand Palais pour les 25 ans de Paris Première (2011). J’avais déjà travaillé autour d’elle, de son passé de mannequin à New York et j’avais déjà fait son portrait qu’elle est venu signer sur la toile. Ca lui avait plu et elle m’a contacté pour faire un live sur son show case de quatre chansons, soit une vingtaine de minutes, et je devais peindre une toile de deux mètres sur un. J’ai trouvé ça assez phénoménal de peindre au Grand Palais, et c’était peut-être la dernière fois, car c’est comme toute grande chose qui arrive dans la vie d’un artiste, ça peut n’arriver qu’une fois.

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J’ai participé aussi à des battles, dont celle au Forum des Halles France vs. Etats-Unis (2012), et celle organisée par le Holiday Inn Express au canal de la Villette (2012). Pendant cette dernière, j’ai peint avec Da Cruz et Fakir que j’affectionne beaucoup, et le mot « battle » m’énerve. C’est plus une émulation pendant ces moments, on danse ensemble. C’est seulement à la fin quand le public veut un gagnant avec l’applaudimètre que ça redevient une compétition. Le mot « battle » est pour moi une invention journalistique. Cela n’a pas grand sens, car tous les artistes travaillent différemment au niveau des médiums et du temps (car tout est imposé), donc certains peuvent être bloqués et on n’est pas tous égaux.

Je vais te dire un truc pour faire de l’humour à deux balles. La peinture, c’est comme un gâteau. C’est de la pâte que je mélange avec de l’eau et que je pose sur une toile. Si je suis sûr de moi, je sais que la tarte sera bonne, et l’on parlera de street… tarte. (rire) 

Street artist ou performer ?

Je ne fais aucun mur en extérieur mises à part certaines performances. Par exemple, il y a quelques mois j’ai été appelé par Univerbal pour peindre un mur au Point Ephémère dans le cadre du festival Foutons-leur la paix, avec entre autres Da Cruz, Caligr, Djalouz et Doudou. Mais si je l’ai fait, c’était vraiment pour une cause (ici, celle des enfants soldats). D’ailleurs, pour faire un mur, c’est plus pratique de peindre à la bombe, et moi je n’utilise que des pinceaux, c’est un médium complètement différent et ça peut ne pas coller.

La technique

En ce qui concerne mes supports, je ne pars jamais d’une toile complètement blanche. Je les prépare toujours à l’avance, sinon c’est maladroit, je ne suis pas content de moi. Je shoote une photo d’affiche déchirée par exemple, même si ce n’est pas nouveau car Villeglé, Hains, et les nouveaux réalistes français des années 60 le faisaient déjà. Je prends des choses dans l’art ou dans la rue, je les numérise et j’en fais la base de ma toile sur laquelle je mêle mon art. Après, j’agrandis au carré la photo pour avoir le format de ma toile, je fais des tracés et à partir de là, je peux m’amuser.

Pour pouvoir peindre des éléments de dimensions et de profondeur de champ différentes, je suis toujours très équipé en visuels, même en live. Je peux avoir des catalogues de mode à côté moi, que je feuillette. Parfois, cela peut m’amener à recouvrir quelque chose que j’avais mis du temps à peindre. Cela m’est arrivé lors d’un live au Soul Jazz Festival de Saint-Paul-les-Trois-Château (2012), qui présentait de très longs concerts de vieux jazzmen américains. Du coup j’avais le temps de revenir sur mes compositions. Je pouvais partir en noir et blanc, puis changer pour des couleurs chaudes, pour encore revenir dans des couleurs plus froides comme le bleu et le blanc. Les gens ne comprenaient pas et me disaient de faire plutôt trois toiles qu’une, mais ce genre de chose m’appartient, c’est du live et je fais les choses comme je les sens.

Au niveau des outils, j’utilise très peu de bombes et de pochoirs, sauf pour mon blaze et pour les show case, car c’est plus rapide.

Il m’arrive aussi de peindre avec des balais. Le premier que j’ai utilisé était un balais spécial que mon frère, balayeur, m’avait fabriqué. Peindre avec son instrument de travail m’a permis de lui rendre hommage. 

Les outils sont chers, donc je fais beaucoup de récup’. L’important, ce n’est pas la noblesse du matériau, mais ce qu’on en fait. Une fois, j’ai rendu des illustrations de mode pour un magazine sur des cartons trouvés aux ordures, et c’est très bien passé. Quand je peins là-dessus Sarkozy ou Hollande, j’y trouve un sens, car le sujet est aussi populaire que le support, et ce sont pour moi des politiciens en carton !

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« A Parisian painter »

Paris est mon refuge, me fatigue mais me renforce aussi. Venant de Nice où l’art est peu présent, la capitale m’est apparue comme un soleil. Aujourd’hui, je suis parisien de cœur, je m’y suis recréé une famille. Par contre, Paris n’est pas la France, ni même le centre du monde, et quand on me le demande, je réponds que je suis fortement européen. Qui sait, dans cinq ans, je vivrai peut-être à Berlin ou à Londres ! »

Actualités

Pendant le festival de Cannes, il a peint pour l’association Willsport pour son projet en Haïti, afin de fournir aux populations les moyens de pratiquer du sport. Il a également été appelé pour une performance au Wibee store de Nice qui vend la marque Wrung, pour laquelle il crée des visuels de vêtements.

Vendredi 14 juin, ne ratez pas le rendez-vous mensuel de la Big Bang Gang à la Bellevilloise, 19 rue Boyer, de 23h à 5h.

Samedi 15 juin, il customisera un piano au Forum des Halles de 16h à 22h pour le projet Play Me I’m Yours, pour la seconde année consécutive.

 

©Neveser Aksoy

 

 

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À propos de l'auteur

Etudiante en histoire de l'art exilée dans la capitale, je consigne ici mes trouvailles, mes bons plans d'expos, de ventes, de performances. Passionnée de street art, je vous offre aussi des articles fouillés et des interviews pour mieux faire connaître ceux qui font l'art à Paris. Retrouvez tous mes articles sur http://maintenantlart.blogspot.fr

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  • http://www.unartistealamaison.com Alexia

    Sympa votre article, beaucoup d’intimité, ça change. Je connais Ernesto depuis pfffff. lil Bonne soirée

    • http://maintenantlart.blogspot.fr Anna

      Merci beaucoup!

  • http://ajjavibes.com/ Lorris

    Coulos les illustrations en carton, dommage qu’on puisse pas en voir plus


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