une décennie, deux villes, trois vieilles : Retour sur Les Triplettes de Belleville…

By nicar — juin 11, 2013

10 ans déjà que le réalisateur /dessinateur /scénariste de bande dessinée Sylvain Chomet nous a présenté son premier long métrage d’animation (et œuvre majeure), Les Triplettes de Belleville (2003). Rappelez-vous… Un film populaire, poétique, burlesque, voire grotesque, accompagné d’une musique à vous faire swinguer toute la journée ! Cette bande sonore détonante, merveilleusement jazzy, et ces décors rétro à souhait réussissent aisément à nous faire retourner dans la France des années 60 et des mégalopoles américaines de cette époque. L’histoire met en scène un jeune cycliste, sa grand-mère : Madame Souza, Bruno le chien, et trois vieilles sœurs musiciennes en proie à la mafia française.

Pour célébrer cet anniversaire, replongeons-nous dans ce long métrage d’animation populaire et original.

Parlons bien, parlons décors… Les principales références visuelles d’Evgeni Tomov, en charge des décors des Triplettes de Belleville, étaient surtout centrées sur des livres de photographies noir et blanc consacrés au Paris de l’immédiat après-guerre. L’environnement visuel (très précis et ultra détaillé) met à l’honneur la ville de Paris durant la première moitié du film… Alors, Les Triplettes de Belleville serait-il un « Paris je t’aime » ? Pas évident…

quatre

Pendant la première partie du film, le spectateur assiste au quotidien de la vieille dame et de son petit-fils, dans une campagne bien tranquille des alentours de Paris. Les années passent, Champion s’entraîne, alors qu’à l’extérieur, la ville change: les voies ferrées, les ponts, les immeubles, envahissent le paysage, la modernité fait son œuvre, jusque sous leur fenêtre. La ville qui parait si loin au début du film s’insère dans l’histoire de manière très brusque par le biais d’une suite de fondus enchainés entre différents plans d’ensemble de la maison qui, au fil des années, se retrouve encerclée. Elle se retrouve immergée au sein d’une ville qui envahie l’écran, allant même jusqu’à prendre tout l’espace. Maintenant aussi bancale que sa propriétaire (madame Souza porte une chaussure avec une semelle plus haute d’une dizaine de centimètres pour ne pas boiter), cette vielle maison symbolise un temps révolu qui trouve difficilement sa place dans un monde étrange : celui de la ville.

La première longue scène qui se déroule au cœur de la capitale n’est pas rayonnante, ni chaleureuse. Les couleurs chaudes du début du film ont disparu et, sur fond d’une nuit pluvieuse, nous suivons Champion sur son vélo, avec sa grand-mère à ses trousses, serpentant dans les rues bruyantes de Paris. Cette atmosphère sombre est empreinte d’une certaine nostalgie. Nostalgie présente dans la fidélité de retranscription du Paris de l’après-guerre, dans la tendresse et la minutie du détail (les routes bien pavées, le tramway), et enfin à travers des clins d’œil bien français, tel que les boutiques de «vin et liqueurs» ou la «triperie».

En proposant dans son film, Les Triplettes de Belleville, une résistance à l’évolution, Sylvain Chomet ne défend-il pas que l’idée de l’âge d’or de la ville de Paris est derrière elle ? Sa graduelle démesure, symptomatique de l’affaiblissement grandissant du qualitatif pour le quantitatif ?

Cette cité tentaculaire, totalement imaginaire, constituée d’un amoncèlement de buildings, de ponts et de bidonvilles, s’avère être à la fois hostile et aguichante. La Belleville des triplettes tient autant de Paris, de New York, de Montréal et de Québec. Belleville, c’est partout et nul part à la fois, du moment que vous êtes dans une capitale. La cité présente successivement tous les aspects d’une grande ville : le strass et les paillettes mais aussi la déchéance, la pauvreté, la mafia. Elle passe aussi en revue une multitude de clichés américains et français : « La Statue de la Liberté » obèse, le building au sommet en forme de bouteille de vin rouge ainsi qu’une pointe d’autodérision à travers le mythe «Froggy», exagéré à l’extrême lors du repas des triplettes. Tous les Américains sont gros et tous les Français sont petits et avec un gros nez aviné.

La ville est un véritable personnage du film et peut être la métaphore des sentiments de notre héroïne madame Souza. La Mégalopole de Belleville est à la démesure de l’aventure de cette vieille femme prête à tout pour retrouver son petit-fils. Le bruit, l’immensité, les corpulences des habitants n’hésiterons pas un seul instant à l’écraser et l’exclut loin du cœur bouillant de la ville… vers les mauvais quartiers.

Quoi de plus naturel qu’une nuit sous un pont à côté d’un petit feu dans un décor de quartier défavorisé, excentré, sale et fissuré pour exprimer la tristesse, le désarroi et l’impuissance de madame Souza mais aussi lui permettre de rebondir grâce à une triple rencontre en musique.

La course poursuite finale dans les rues de Belleville se présente comme une véritable réconciliation entre les héros, l’espace urbain et le réalisateur… Et montrera une ville interventionniste et véritable complice de l’évasion de nos héros : une pente trop raide, un train, et des méandres mettrons fin à la mafia française laissant une famille libre de se recomposer.

affiche

Les Triplettes de Belleville parle de solitude, de déshumanisation, d’exploitation, d’urbanisation, et parle aussi de vie de chien ! Les sentiments des personnages sont extrapolés, illustrés et intensifiés dans une ville à l’architecture colossale d’un Paris ou d’un New York d’ici ou d’ailleurs. En proposant un dessin animé sombre, mélancolique, nostalgie, hyper stylisé, avec des décors, des couleurs, une bande sonore bien spécifique Les Triplettes de Belleville recréé l’ambiance d’une époque, d’un âge d’or révolu, mais qui s’adapte, malgré tout, aux temps modernes… Un film à redécouvrir, bonifié comme le bon vin (n’ayons pas peur des clichés !) et plus actuel que jamais.

Les Triplettes de Belleville, Sylvain Chomet, film d’animation franco-belgo-québécois, 2003.


 

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À propos de l'auteur

Co-fondateur de Culturizme, culturellement curieux, parisien d’adoption, photographe à mes heures perdues, gamer insatiable.

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