J’irai Graffer chez toi

By nicar — mai 07, 2013

C’est le dernier projet du graffeur Marko 93, le concept est simple, dix murs chez dix personnes dans Paris et en proche banlieue seront recouverts par dix œuvres originales du street artist. Pour ceux qui ne le connaitraient pas, Marko 93 est un graffeur et un light painter, après 25 ans de pratique, son style affuté et très personnel est reconnaissable au premier coup d’œil. Inspiré à la base par le fanzine zulu letters, le livre spray can art est le vrai déclencheur de sa recherche typographique dont l’inspiration principale est la calligraphie arabe et asiatique alliée au courant abstrait lyrique. Rempli de couleurs, son style s’adapte parfaitement au procédé du light painting, créant la vraie renommée de Marko 93 qui a d’ailleurs réalisé avec Mehdi Idir la superbe vidéo Paris By Light en 2006.

Pour ce nouveau projet, Marko 93 a accepté de nous rencontrer dans son atelier du 6B pour revenir sur son parcours et nous en dire un peu plus sur “J’irais Graffer chez toi”.

Culturizme : Quand as-tu commencé le graffiti ? Qu’elles étaient tes inspirations de l’époque ?

Marko 93 : J’ai commencé à graffer en 1988, enfin à écrire, tagguer. A cette époque, j’ai essayé de breaker, de rapper, de mixer, autour de moi tout le monde avait un tag, donc forcément moi aussi. Dans toutes ces disciplines du hip hop, celle dans laquelle je me suis le plus accompli c’est le graffiti, du coup j’ai continué le dessin.

Culturizme : Tu es toujours resté dans le graffiti ? Tu n’as jamais utilisé d’autres médiums comme le collage ou autre ?

Marko 93 : J’ai essayé le collage, mais le résultat n’était pas convainquant, c’était sur des toiles, pas en extérieur, j’aimerais beaucoup réessayer mais en mélangeant des collages avec de la peinture.

Culturizme : Quand tu as commencé il y a 25 ans, qu’elles étaient tes inspirations ? Les personnes qui t’ont donné envie de te lancer dans le graffiti ?

Marko 93 : A l’époque, il n’y avait pas internet, pas de magazines spécialisés, le seul fanzine s’appelait zulu letters, c’était sur la culture hip hop et la zulu nation. C’était surtout des articles sur les événements qu’ils organisaient. C’était des photocopies avec une agrafe et une couverture faite par un graffeur, c’était magnifique ! Avant ça, la bible du graffiti pour moi c’est le bouquin Spray can art, c’est le premier livre qui a été vendu dans le monde entier sur le graffiti des années 85-86. Il m’a beaucoup inspiré. Au début tu copies ce que tu trouves, tu t’imprègnes du truc, tu essayes de prendre la lettre d’un graffeur et de la modifier pour en créer une autre. J’étais beaucoup inspiré aussi par les B-Boy New Yorkais à l’époque avec leurs grosses chaussures, casquettes, flingues et chaines en or. De fil en aiguille, dans les années 90 j’ai trouvé mon style, la calligraphie abstraite.

Culturizme : Justement cette forme abstraite de calligraphie que tu utilises, c’est vraiment une recherche personnelle ? « L’apogée » de tes recherches de style ? Un truc que tu as travaillé ?

Marko 93 : C’est totalement une recherche personnelle, en recherchant des formes je me suis inspiré des calligraphie arabes, j’aime le dynamisme du trait, du plein et du délié, je cherchais à retrouver des lettres de tags dans ces calligraphies. Je les ai fusionnées ensuite avec des écritures asiatiques et toutes sortes de formes. Plusieurs années après j’ai découvert le travail du peintre Georges Mathieu, qui avait designé la pièce de 10 francs. Il est à la base du courant abstrait lyrique. Il utilisait des formes de calligraphie et faisais des performances sur des toiles de 10 m sur 2, avec un pinceau de 1m50, une nana qui dansait et un mec qui faisait de la musique. J’ai acheté son bouquin il y a trois ans, je l’ai ouvert, j’ai lu trois pages prises au hasard, je l’ai refermé, je l’ai jamais rouvert, c’était énorme ! Il est futuristic ! J’ai vu une expo de ses œuvres au jeu de paume, j’ai pris une gifle, c’était tellement évident, à chaque œuvre, je me disais : « Ouais, c’est ça ! ».

Culturizme : Et le light Painting, c’est arrivé comment dans ton parcours ?

Marko 93 : C’est arrivé en 99, j’ai demandé conseil à un ami photographe, qui m’a expliqué la technique de la pose longue, j’avais vu une photo avec la trainée des phares d’une voiture, j’ai immédiatement pensé : « moi je veux faire un tag avec ! ». En 99 je n’avais encore jamais vu de photo de light painting avec des écritures. Quelques années après j’ai découvert une photo de Man Ray dans les années 30 où il fait des gribouillis de lumières sur un de ses autos-portraits. Puis Gjon Milli qui avait fait des portraits de Picasso dans son atelier où le peintre utilisait l’outil lumineux. De même avec Matisse, une photo de lui en train de lighter. Gjon Milli avait fait une collaboration avec une patineuse artistique pour une couv’ de Life. J’ai découvert aussi un couple d’américains (Guibert) qui en 1912 utilisait la lumière sur des machines pour étudier leur mouvement, et plus récemment une photo de deux français (Etienne-Jules Marey et Georges Demeny) de 1889 qui utilisaient déjà le principe pour étudier des mouvements humains cette fois. Moi qui croyais avoir inventé un truc de dingue, mais non !

Culturizme : Mais en 99, sous forme d’écritures ça n’existait pas ?

Marko 93 : Je fais partie des précurseurs, de ceux qui ont donné un second souffle au light painting, le procédé existait, depuis 3 ans ça c’est clairement accentué, maintenant il y en a partout, il y a de tout.

Culturizme : Et la vidéo en light painting, c’était vraiment une nouveauté ?

Marko 93 : La vidéo Paris By Light qu’on a fait en 2006, a fait un carton ! Il y avait de la fraicheur, mais à la base c’était vraiment juste un truc pour s’amuser. Au final elle a fait le tour du monde ! J’avais déjà fait un petit montage comme ça quelques années auparavant. En 2003, j’avais développé une performance de Light Painting en Vidéo temps réel avec un logiciel de V-jing que j’avais détourné. Paris By Light, c’est de la post production, c’était de l’image par image. Mon logiciel faisait du traitement pour conserver la rémanence de la lumière, ce qui permet de peindre littéralement l’image avec de la lumière. Ce procédé de vidéo temps réel, je n’ai jamais vu quelqu’un le faire avant moi. Depuis il y a un groupe d’allemands et un groupe de français qui s’y sont mis.

Culturizme : Aujourd’hui, J’Irais Graffer Chez Toi, d’après ce que j’ai pu lire, c’est parti d’un statut facebook ?

Marko 93 : A la base, pour beaucoup de graffeurs, faire de la déco chez les gens, ça nous saoule, ça fais des années que j’ai des commandes et que je refuse. Souvent les gens ne comprennent pas, ils me demandent le logo du psg, le roi lion ou spiderman. Chacun ses gouts, mais personnellement ça ne m’attire pas du tout de faire ce genre de choses. Un soir, j’étais dans un café à côté de chez moi, pendant le digestif, je parle avec quelqu’un dans le bar que je connais, il me demande de peindre quelque chose dans la chambre de sa fille, sur le coup je me dis « arf, ça y est ça recommence », je lui ai demandé : « tu veux un hello kitty ? », il m’a répondu « non, non, tu fais ce que tu veux, en calligraphie, comme tu as envie ». Quand je suis rentré chez moi, j’ai posté un statut sur facebook pour proposer aux gens de venir graffer un mur chez eux. Là, les messages ont fusé, je me suis retrouvé pris à mon propre jeu. Le lendemain, tout s’est assemblé dans ma tête, je me suis dit que d’un sens, si je ne le faisais pas, j’allais vraiment passer pour un pauvre type, donc il fallait vraiment que je le fasse. J’ai commencé à faire une liste car il y avait trop de monde, je me suis dit que me limiter à 10 personnes, en un mois, c’était pas mal. J’ai eu des propositions à Strasbourg, Marseille, en Guadeloupe… J’ai donc limité à Paris et sa banlieue… Le lendemain, je me suis dit qu’il fallait que je prenne le truc à contrepied, que je vois ça comme un voyage, comme Antoine De Maximy. Un voyage ou tu rentres dans l’intimité des gens pour les rencontrer, le graffiti n’est qu’une excuse pour faire de nouvelles rencontres. Dans un second temps, je me suis dit que je ne ferais ni toile, ni porte, ni objet quelle qu’il soit, uniquement des murs, pas de chose collectionnable, ce n’est pas du tout une démarche commerciale, je viens avec mes bombes, je ne touche aucune rétribution.

Culturizme : C’est sympa aussi de faire partager l’expérience avec des photos et des vidéos !

Marko 93 : Oui, je viens de m’acheter une GoPro, ça tombe pile poil ! Je vais faire des petits timelapses ! Par contre, il n’y a pas de planning, ce n’est pas un concept, je fais avec les moyens que j’ai et je m’adapte au temps que j’ai et que les gens ont.

Culturizme : A côté, tu fais des expos ? C’est quoi tes actualités ensuite ?

Marko 93 : J’ai déjà exposé mais je ne suis pas assez productif encore, je vis de mon art depuis plus de 15 ans. Je fais de body painting aussi, mais c’est vraiment le light painting qui m’a permis de vivre correctement. C’est ça qui m’a permis de faire le tour du monde, j’ai fait des performances dans des endroits hallucinant ! Par exemple dans le palais de la princesse des Emirats Arabes unis, ils m’ont payé l’hôtel et l’avion pour une performance de 7 minutes, c’était dingue ! Pour un petit mec de Saint Denis, mes différents arts m’ont permis de voyager ! Je me suis rendu compte il y a plusieurs années aussi que le graffiti c’était une clé pour rentrer chez les gens. Il y a une cité à Saint Denis, la cité Franc-Moisin, ou j’avais fait des graffs à l’époque, c’est là que j’ai vraiment pris conscience de l’impact d’un graffiti dans un environnement. Une fois que tu es parti les gens vivent avec, les petits grandissent avec, c’est comme une affiche publicitaire qui dure 10 ans ! Avant je ne graffais que pour moi, mais là-bas j’ai découvert et compris l’histoire entre l’art et les gens.

Nous tenons à remercier Marko 93 pour sa disponibilité, et nous lui souhaitons bonne continuation dans ses projets !

Nous mettrons l’article à jour avec les nouvelles vidéos des différentes performances.

J’irai Graffer chez toi n°1

J’irai Graffer chez toi n°2

J’irai Graffer chez toi n°3

J’irai Graffer chez toi n°4

J’irai Graffer chez toi n°5

Suivez le projet sur facebook.

Retrouvez tous les travaux de Marko 93.

Site de l’artiste : http://www.marko-93.com/

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À propos de l'auteur

Co-fondateur de Culturizme, culturellement curieux, parisien d’adoption, photographe à mes heures perdues, gamer insatiable.

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